Le Mandala : Bien plus qu’une image

Un phénomène de mode

Le terme « mandala » s’est largement répandu en occident : carnets de coloriage, accessoires de dessin pour enfants… Une recherche du mot mandala sur le web aboutira à une profusion d’images hétéroclites, pas toujours très pertinentes…

De fait, cette appellation est très largement et abusivement employée de nos jours pour désigner toute sorte d’images de composition circulaire constituées de motifs décoratifs ou géométriques… Et en tant qu’artiste, je dois avouer participer moi-même de ce phénomène.
Mais sans dénigrer la qualité graphique et artistique de cette imagerie moderne, il faut souligner qu’à l’origine, la valeur décorative du mandala n’est qu’un effet secondaire d’une figure à vocation hautement symbolique et spirituelle (et religieuse pour les initiés).

Composition graphique et géométrique colorée directement inspirée du mandala de Kalachakra - Un palais carré à étages dans des cercles concentriques
Mon interprétation personnelle, et purement graphique, du Mandala de Kalachakra

Un concept d’abord…

Selon Tcheuky Sèngué, auteur de La Petite encyclopédie des divinités et symboles du bouddhisme tibétain :

« La notion de Mandala se rencontre dans les védas, bien avant le bouddhisme. Le terme y est utilisé dans le sens de cercle, c’est-à-dire de foyer, exerçant un certain rayonnement ; il peut ainsi qualifier le soleil ou la lune, une communauté bénéficiant de l’influence d’un maître ou d’un roi, etc. »

Le mandala est donc essentiellement un concept. Il consiste à réunir en un tout cohérent un centre actif et son champ d’action.
Autrement dit, il faut oublier l’image et considérer avant tout le mandala comme un principe d’ordre philosophique. Celui-ci permet de comprendre et de décrire une entité dans son intégralité, en reliant toute sa sphère d’influence à sa cause première.

Par exemple, on pourrait définir une lumière sous forme de mandala en considérant à la fois sa source, son rayonnement, l’ensemble des objets qu’elle éclaire et des ombres qu’elle produit.

En cela, le mandala représente l’unité dans la diversité. Et c’est aussi en cela qu’il est un guide de méditation, une aide à se recentrer et à harmoniser les opposés.

…Une image ensuite

La représentation graphique que nous connaissons n’est donc qu’une résultante de ce concept premier. Le mandala étant un principe intellectuel, c’est à travers l’image qu’il trouvera ultérieurement une expression concrète.
En réalité, la figure que nous connaissons n’est que l’allégorie du mandala lui-même : elle est l’image qui incarne l’idée.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il existe plusieurs incarnations du mandala dans le bouddhisme : sous forme de peintures, de diagrammes composés de sables colorés, de sculptures, d’objets rituels ou de statues de divinités…

Ainsi donner le nom de « mandala » à l’image qui le représente relève de la métonymie.
Tout comme on donne à un portrait le nom de la personne qu’il représente… Pourtant nous conviendrons tous qu’un individu ne se résume pas à sa simple apparence.
Un phénomène d’assimilation que souligne justement René Magritte dans son tableau La Trahison des images célèbre pour sa légende « Ceci n’est pas une pipe », indiquant par là même que le dessin se distingue de l’objet qu’il représente, et qu’il est loin d’en posséder toutes les propriétés.

Il faut bien garder ceci à l’esprit pour pouvoir appréhender correctement le mandala dans les diverses formes qu’il prendra.

Photographie d'un Thanka original (peinture du Népal) représentant le mandala de Kalachakra - le diagramme du palais de cette divinité
Le Mandala de Kalachakra : Un thanka népalais

Les formes du mandala traditionnel

D’un point de vue formel, les sujets qui revêtent l’appellation de mandala dans le bouddhisme peuvent être fort différents. Ainsi, on trouvera les mandalas des éléments (des figures géométriques associées aux constituants symboliques de la matière : terre, eau, feu et vent), les mandalas de l’univers (représentant le monde organisé selon la cosmologie bouddhiste traditionnelle) et les mandalas d’une divinité (représentant la demeure intangible d’une divinité accompagnée de son entourage).

Ce dernier type de mandala est sûrement celui qui possède la plus grande variété. Car les divinités du bouddhisme sont nombreuses. (Il existe non seulement une grande variété de divinités, de protecteurs, de Bodhisattvas, mais aussi un grand nombre de Bouddhas différents, outre Siddhartha Gautama (dit Shakyamuni), le Bouddha qualifié d’«historique» que nous connaissons le plus en occident.)

Précisons à nouveau que si les mandalas sous forme d’images en deux dimensions (peintures ou compositions en sable) sont les plus connus des amateurs profanes (dont je fais partie), ils sont en fait la représentation de phénomènes qui se déploient dans toutes les dimensions.

Quelques repères visuels

Le plan schématique présenté ici trace les grandes lignes du dernier type de mandala évoqué ci-dessus, relatif à une divinité et à sa « demeure inévaluable ». Dans une assez grande majorité des cas, on peut interpréter leur aspect comme le plan d’un palais vu de dessus. Loin de chercher à décrire en détail la structure de ces mandalas, d’une symbolique particulièrement riche et complexe, je me contenterai ci-après de mentionner quelques éléments visuels facilement identifiables pour l’observateur curieux.

Plan détaillant la structure architecturale d'un mandala selon sa conception originale dans le bouddhisme tibétain

L’architecture de ce plan est principalement inspirée du mandala de Kalachakra (une divinité notoire), avec quelques déviations, afin d’inclure des caractéristiques plus générales présentes dans d’autres mandalas.

En effet, plusieurs éléments récurrents peuvent être retrouvés dans de nombreux mandalas : Les cercles protecteurs, les portes, les murs et les promenades qui dessinent les carrés intérieurs…

Les différences d’un mandala à un autre se trouveront dans le nombre d’étages du palais, dans les divinités et les symboles représentés dans l’enceinte du celui-ci ou parfois dans la configuration des cercles extérieurs. N’ayant pas de connaissances religieuses particulières en la matière, j’ai volontairement exclu toutes les divinités et symboles les représentant. Ceci afin d’éviter toute mauvaise interprétation et de concentrer mon propos sur la composition graphique.

Les cercles de protection

Tout autour du mandala des cercles protecteurs ceinturent son enceinte. Il en existe de différentes sortes, mais voici les plus courants :

Le cercle de flammes

Les flammes d’un feu purificateur ne laissent passer que les esprits éveillés et bienveillants et repoussent les mauvais esprits. Il existe aussi des cercles d’eaux aux vertus purificatrices similaires. (Voir plus haut la photo du Thanka représentant le Mandala de Kalachakra.)

Le cercle des vajras

Le « Vajra » (« Dorjé » en tibétain) qui signifie « diamant » et « foudre » est un symbole essentiel du bouddhisme, et un objet rituel omniprésent dans la pratique du culte. Il se présente sous la forme d’un petit sceptre dont les extrémités se divisent en cinq ou neuf branches recourbées. Il se rapporterait originellement à l’arme du dieu hindou Indra, porteur de la foudre…

Arme qui, pacifiée, foudroie l’ignorance – et par la même éclaire l’esprit…
Le vajra symbolise dans le bouddhisme le caractère indestructible de l’esprit et de l’Éveil.

Le mandala étant en fait l’image aplatie d’un palais en 3 dimensions, le cercle protecteur de vajras forme un dôme tout autour de lui.
D’autre part, le palais lui-même repose sur un gigantesque double vajra croisé dont on peut parfois discerner les extrémités. (Voir plus bas le paragraphe concernant les portes.)

Le cercle des « 8 cimetières »

Les 8 cimetières représentent la mort des 8 consciences. Elles sont, selon le bouddhisme, les différentes modalités par lesquelles notre esprit fait l’expérience du monde extérieur et de nous-mêmes.

Cinq de ces consciences sont relatives à nos perceptions à travers les 5 sens : La vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût.

À celles-ci s’ajoutent :
La conscience mentale, celle de l’intellect qui conçoit les idées et les représentations que nous attribuons à notre environnement.
La conscience perturbée, relative à l’altération de notre perception à travers le prisme de nos défauts, de notre ignorance, de nos sentiments et émotions…
Et la conscience réservoir, relative au karma.

Ces 8 cimetières qui encerclent le mandala signifie qu’il faille se débarrasser de notre conception duelle du monde qui sépare ce que nous concevons comme notre égo de ce que nous concevons comme appartenant à autrui.

Le cercle du lotus à mille pétales

Qui est normalement le plus proche du centre. Le lotus signifie la pureté (symbole issu du caractère hydrophobe de la feuille de lotus sur laquelle l’eau glisse sans jamais la mouiller ni la tâcher.) Il indique tout à la fois le caractère sacré et immaculé de ce qui se trouve à l’intérieur de son enceinte, et la pureté d’âme dont il faut faire preuve pour y pénétrer.

Les éléments architecturaux

La majorité de ces éléments se retrouvent dans de nombreux mandalas et nous donnent des indices sur la structure générale du palais céleste de la divinité qui y réside.

Les portes

S’ouvrant au centre de chaque côté de l’enceinte carrée, celles-ci sont reconnaissables à leur forme en « T ». Chacune d’elle est orientée dans une des quatre directions cardinales. Elles vont donc toujours par quatre.

Au dessus des portes, se trouvent les linteaux. Contrairement à l’ensemble du palais, qui est vu de dessus, à la manière d’un plan d’architecte, les linteaux sont représentés en vue de profil. Leur image apparaît donc comme rabattue au sol par rapport au reste. De plus, on peut parfois distinguer derrière les linteaux la forme des extrémités du vajra croisé géant sur lequel repose le palais.

Les toits

À la périphérie de l’enceinte carrée et répartis en bandes successives tout autour des murs, ils sont représentés par des frises. Les bandes extérieures sont les extrémités de la toiture, leurs motifs rappelant des tuiles. Les motifs des bandes intermédiaires évoquent les guirlandes de perles suspendues sous les toits. Enfin au plus près de l’intérieur la dernière bande représente les poutres qui soutiennent la toiture. Sur l’extérieur, des parasols et bannières de victoire (également vus de profil à l’instar des linteaux qui ornent les portes) décorent souvent les toits.

Les murs

Ceux-ci sont composés de 5 cloisons consécutives juxtaposées, chacune d’une couleur différente. (Le nombre 5 ayant plusieurs références importantes dans la symbolique bouddhiste.)

La promenade

Comme la galerie d’un cloître, celle-ci longe l’enceinte et encadre le bâtiment. C’est le chemin que doit emprunter le méditant initié. Le long de celui-ci, il rencontrera les divinités et les attributs appartenant à l’entourage de la divinité principale (qui réside au centre du mandala). Ce parcours lui permettra de développer les qualités requises à son Éveil (au sens bouddhiste, donc spirituel, du terme). Les promenades se trouvent parfois uniquement à l’intérieur, et dans d’autre cas à l’extérieur comme à l’intérieur. (Comme c’est le cas dans le mandala de Kalachakra et sur le schéma présenté ici.)

Longeant la promenade du côté intérieur s’élèvent les façades, dont la forme trapézoïdale indique une mise en perspective, et dont la couleur est différente selon l’orientation. (Elles revêtent ainsi 4 couleurs, une pour chaque direction cardinale – Ces couleurs varient selon la divinité à laquelle est attribué le mandala.)

On notera au passage que le sud ne se situe pas en bas de l’image du mandala. La porte dessinée en bas est celle orientée à l’est, au levant. Car elle est la porte d’entrée, et c’est par elle que le méditant commencera son parcours.

Si le palais possède plusieurs étages, tous les éléments ci-dessus se retrouveront à chacun d’eux. (Les murs, les 4 portes, etc.)

Photographie d'un Stupa, monument emblématique du bouddhisme, dôme blanc surmonté d'une flèche dorée à base carrée qui s'élève par échelons comme une pyramide
Le Stupa de Bouddhanath à Katmandou au Népal. On discerne la base carrée et ses accès par quatre escaliers disposés à chaque points cardinaux, à l’instar des portes d’un mandala

Les étages du palais

Selon les mandalas, les palais ne possèdent pas toujours plusieurs étages.

Et dans certains cas, les étages supérieurs ont une forme circulaire, contrairement au premier étage de base carrée. Cette configuration particulière rappelle l’architecture des stupas, les monuments emblématiques du bouddhisme – qui eux-mêmes sont une forme de mandala.

Disons pour finir un mot sur les 3 premiers étages du mandala de Kalachakra, puisque ceux-ci sont également reproduits sur mon schéma explicatif et dans l’œuvre que je lui ai dédiée.

Dans la symbolique propre à Kalachakra, le premier étage est relatif au corps. Le second est relatif à la parole, et le troisième à l’esprit.
La similitude d’architecture entre les différents étages qui se répondent et créent une mise en abîme, indique clairement le jeu de correspondances et d’interactions qui existe entre ces différents niveaux.
Précisons enfin qu’à l’intérieur du troisième étage se trouvent les deux « sous-mandalas » de la « Conscience Primordiale » et de la Félicité, au centre duquel trône Kalachakra.

Toutes ces indications ne sont que des repères généraux, d’ordre graphique, mais qui, je l’espère, vous aideront à mieux appréhender cette figure à la symbolique riche et passionnante. Car le mandala mérite que l’on s’y intéresse bien au-delà de son aspect décoratif.

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin dans cette découverte fascinante, je recommande les quelques ouvrages d’experts cités ci-dessous.

Sources et Bibliographie

La Petite encyclopédie des divinités et symboles du bouddhisme tibétain, Tcheuky Sèngué ; Éditions Claire Lumière. (Un ouvrage clair et instructif, vivement recommandé à tous ceux qui souhaitent découvrir la philosophie bouddhique à travers une analyse étendue de son iconographie.)

The Mandala, Sacred Circle in Tibetan Buddhism, Martin Brauen ; Serinda Publications. (Une traduction française existe chez Favre.)

L’initiation de Kalachakra, Alexander Berzin ; Sagesses.


Merci à tous les courageux qui ont lu cet article jusqu’au bout !
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